Le
Devoir
22 décembre 2003
L'année des variétés - Les dix meilleurs
disques d'ici en 2003
C'est le temps de la remise des notes. Voici mes chouchous. Entendez par «chouchou»
que je ne suis pas prof, absolument pas tenu à l'objectivité, et que mon seul
critère est celui de la durée: après le passage entre mes deux oreilles de
quelques centaines de parutions locales, il me reste donc celles-là. Par ordre
très relatif d'importance: ça peut encore changer avec le temps. Demain, ce
sont les disques venus d'ailleurs qui s'y collent. Lundi et mardi prochains,
c'est au tour des spectacles. Oui, Springsteen a une sacrée longueur d'avance.
Mais couronnons d'abord l'onc' Pluplu. Il le mérite.
- 1. Chants d'épuration, Plume Latraverse. Îuvre absolument majeure, qui est
à Plume ce que Time Out Of Mind fut à Dylan : la preuve qu'on a encore
bien besoin de ce regard-là pour comprendre le monde (et en rire et en pleurer).
Travail d'écriture et de réécriture en profondeur, où pertinence et
truculence s'embrassent plus affectueusement que jamais, le disque en dit
extrêmement long «sans nommer d'nom» sur l'usure du temps et la perspective
de la mort, mais surtout sur la vie qui, fatalement, «nous rattrape». Foi de
flanc mou.
- 2. Kanasuta, Richard Desjardins. Sa «guétard» brandie comme une hache de
guerre déterrée, revoilà Desjardins cinq ans après Boom Boom, et il était
temps. Tout, là-dessus, est essentiel, pertinent et militant, mais tout est
beau, aussi, merci à la réalisation très impressionniste d'Yves Desrosiers.
Ma préférée a pour titre Jenny et rend hommage aux gens qui travaillent tout
le temps et parviennent à s'aimer quand même. «Je n'ai-tu braillé du noir à
tout'vouloir lâcher / comme si j'étais dans un concours de courage. / Nos
seules vacances c'était quand on allait s'coucher, / mais laisse-moi t'dire, ta
peau c'est mieux qu'une plage.»
- 3. La vache qui pleure, Kate et Anna McGarrigle. Vingt-trois ans après The
French Record, la maman et la tante de Rufus Wainwright nous ont enfin
gratifiés d'un deuxième disque majoritairement francophone. La Vache qui
pleure est à chérir d'autant qu'on ne sait pas quand il y aura le suivant :
goûtons donc pleinement et longtemps ces sombres, belles et mélancoliques
histoires. Et ces guitares, banjos et pianos, ces ambiances un brin hippie et
surtout ces timbres gracieux et joliment nasillards qui harmonisent comme si on
était déjà au paradis.
- 4. Le décor, Stefie Shock. Le cher Steppette Choupette -- désolé, c'est la
faute à Guy A. Lepage -- voulait un album parfait, et il est passé bien près
de l'obtenir. Splendide Décor en clair-obscur, où les histoires noir foncé de
gars «qui surnage seul dans le courant» sont données sur des musiques
généralement bondissantes et réjouissantes, latino ici, électro-pop là,
irrésistiblement dansantes à tous les tours et détours. Mon disque «moderne»
de l'année.
- 5. Entomologie, Urbain Desbois. La plus curieuse bête à chansons du Québec
a proposé un album de chansons d'amour qui ne ressemble en rien aux autres
albums de chansons d'amour. Question d'intelligence, d'honnêteté, de
sensibilité. Et de finesse dans l'artisanat. Entomologie est le contraire d'un
album lourdaud et touffu : il y a dans les arrangements toutes sortes de
subtilités qu'on perçoit à chaque nouvelle écoute, un peu comme un disque
des... Beatles. De ma part, le compliment ultime.
- 6. Nancy Dumais, Nancy Dumais. J'avais tellement aimé Le Nombril que j'ai
eu envers ce disque éponyme une première réaction de rejet : plus
direct, moins léché, je croyais y perdre ce que je croyais apprécier le plus
de la chanson selon Nancy Dumais (et son acolyte Martin Bachand) : cet art
de la pop caressante et bonne à fredonner. Après réécoute, j'ai compris :
on a gagné en authenticité ce qu'on a perdu en vernis. Pour peu qu'on lui
laisse le temps, tel un onguent qu'il faut frotter longtemps, ce disque
pénètre. Et fait du bien par où il chauffe.
- 7. Il n'y a qu'une histoire, Georges Langford. Le beau méconnu de la chanson
d'auteur des années 70, chantre du déracinement et de la dignité humaine,
créateur de Thunder Bay et Le Frigidaire, est revenu au disque après un hiatus
d'un quart de siècle. Avec les Îles-de-la-Madeleine en bagage et des chansons
à la fois tendres et vivifiantes. Ma préférée, Le Havre qu'est g'lé, douce
valse sur lit de cordes, est farcie de ces petits détails criants de vérité
qui rendaient Thunder Bay si évocatrice : «Ils ont formé des équipes de
hockey / Sans arbitre (...) Y s'passent le fort par les vitres de chars (...)
Carnaval sauvage / Sans reine ni tirage / Le havre qu'est g'lé».
- 8. Lumières, Louise Forestier. Je suis a priori contre les refontes, parce
que ça tend à remplacer les versions originales dans les mémoires, mais il
faut bien faire une exception, une lumineuse exception, et considérer ce
Lumières comme le nouvel éclairage nécessaire de chansons trop longtemps
restées dans l'ombre. Il émane de ce disque une force tranquille, une charge
émotionnelle toute contenue qui, ma foi, supporte plus qu'élégamment la
comparaison avec les moutures d'époque.
- 9. Tid'lidop !, Shilvi. Pourquoi un disque pour enfants dans cette liste ?
Parce que j'aime Shilvi, sa drôle de p'tite voix de poupée, ces musiques
agréables qui maîtrisent l'air de rien des genres aussi divers que la bossa,
le jazz un brin swing, la pop délicate ou la simple berceuse. Ces textes qui
racontent à la fois joliment et pas bêtement des vraies histoires d'enfant.
Mais j'aime peut-être surtout que, dans le monde très pontifiant et très
commercialement ciblé de la chanson pour tout-p'tits, il y ait au moins un
choix sympathique.
- 10. Katak, Florent Vollant. Il y a sur ce disque de facture extraordinairement
soignée tout ce que je veux d'un album folk-rock made in America : des
guitares partout, jouées par les meilleurs des alentours, des choeurs d'une
infinie beauté, des mélodies qui coulent aussi naturellement que le sang dans
les veines, des arrangements d'un goût aussi sûr que ceux d'un Daniel Lanois
quand il travaille avec une Emmylou Harris. Rien que des qualités. Si ce
n'était de la langue innue qui m'égratique l'oreille -- j'y peux rien, c'est
physique --, cet extraordinaire Katak serait tout en haut de la liste.
Sylvain Cormier
(http://www.ledevoir.com/2003/12/22/43519.html?258)