Le
Devoir
24 février
2001
L'effet d'accoutumance de la bonne pop
Allez, encore une fois. La vingtième, vingt-deuxième, trente-troisième, je ne
sais plus. Le Nombril, deuxième album de la binoclarde chanteuse Nancy
Dumais, a rempli l'appartement toute la semaine. Signe qui ne ment pas: on
oublie la rondelle de plastique dans le lecteur le soir, et puis on pèse sur
Play au réveil. Par réflexe. Par conditionnement. Meilleur indicateur encore,
les chansons se sont mises à m'accompagner partout. Dans l'escalier, sur le
trottoir, au marché, les refrains surgissent, ponctuant mon pas, réglant mon
souffle. Toutes les chansons ont leur tour, selon le moment où je m'éloigne de
la chansons en train. Refrain mot d'ordre de Je ferai trembler le monde.
Refrain délicieusement traînant de Pardonne-moi. Refrain mantra à la
fin de L'Illuminée: «Petite fille est revenue...». Refrain tendrement
sussuré de Je sais. Refrain douloureux de Je marche à tes côtés.
Mais surtout refrain imparable de la chanson-titre: «Je regarde mon nombril
/ Il est mon seul ami». Ce refrain-là devient, à force de jouer dans le
lecteur puis dans la tête, une boucle sans fin, comme si le reste de la chanson
s'effaçait au profit des seuls mots-clés, avec arpèges de flûte traversière
70's en fond sonore obsédant.
De la bonne, de la très bonne musique pop, je ne demande pas autre chose. C'est mon critère: l'effet d'accoutumance. Non-radiophonoque, faut-il préciser: je ne parle pas du simple effet de répétition. Je parle de la délicieuse impression d'être un peu plus à chaque écoute sous l'empire conjugué d'une voix, de mélodies et d'arrangements parfaitement imbriqués. C'est un tout, la bonne pop, une coïncidence miraculeuse. Parfois, ça dure le temps d'une seule chanson. Ou d'un album. Ou, exceptionnellement, d'un répertoire entier: c'est le cas fabuleux des Beatles. Ici, c'est l'album au complet qui répond. Les musiques de Martin Bachand, les arrangements de Bachand et Dumais se lovent autour du timbre doux et agréable de la chanteuse: les chansons sont idéalement servies. C'est tout aussi vrai pour Je marche à tes côtés, admirable chanson empruntée à Patrick Norman, qui semble coulée dns le même moule.
Peu d'albums me font cet effet-là. Récents exemples? Le premier Ron Sexsmith, le deuzième Susana Hoffs (ex-Bangles), Les Années-lumière de Francine Raymond, le Désir plaisir soupir de Diane Tell, le Post-Partum des Innocents, Le Danger de Françoise Hardy. De fait, j'entends beaucoup Françoise Hardy dans L'Illuminée. Ce sont autant d'albums que j'écoute encore et toujours, malgré le flot incessant des nouveautés qui fait si insidieusement oublier au critique ce qu'il a aimé. C'est l'ultime test: la durée. On verra déjà dans le Top Ten de fin d'année si Le Nombril aura été plus qu'une bienfaitrice bouffée de chaleur en février. C'est bigrement bien parti.
Sylvain Cormier